Volume 2 Numéro 6 - 21 janvier 2014

Discussion sur la question de l'identité

La première ministre Pauline Marois a souvent répété que l'objectif primordial du projet de loi 60 sur la Charte des valeurs était de définir le « vivre-ensemble ». Elle soulève forcément les questions de l'identité du peuple. Plusieurs fois nous avons écrit qu'il n'y a rien de plus important pour un peuple que de se définir lui-même. C'est la meilleure façon de barrer la route à ceux qui voudraient lui imposer une identité qui n'est pas la sienne et qui lui fait du tort en le forçant à prouver constamment qu'il est quelque chose qu'il n'est pas.

Plusieurs questions sont discutées en ce moment dans l'opinion politique ainsi que dans le processus de consultation de l'Assemblée nationale. Le projet de loi 60 est-il vraiment issu de l'expérience de la société québécoise dans son ensemble, telle que vécue et comprise par celle-ci, ou est-ce une imposition par une section de la population de ce qu'elle considère être l'identité québécoise ? Contient-il les critères complets de notre identité ? La Charte des valeurs est-elle basée sur une conception moderne des droits humains, à savoir que tous ont des droits en raison de leur humanité sans distinction de race, de sexe, de convictions politiques, de croyances religieuses, du style de vie, etc. ? Si l'on prend ne serait-ce que cette dernière question, il semble que la réponse soit non. Le projet de loi, pris dans son ensemble, considère qu'au Québec il y a des citoyens musulmans, sikhs, juifs, chrétiens, etc. qui ont des comportements, des croyances et des styles de vie qui exigent des accommodements raisonnables mieux encadrés. Rien de bien différent du multiculturalisme canadien et sa conception raciste.

L'appartenance religieuse des individus est tout ce qu'il y a de plus privé. C'est insulter une personne que de la définir par son appartenance religieuse et c'est s'engager sur une voie dangereuse si c'est défini par l'État. Pourquoi serait-ce le rôle de l'État de définir les valeurs des citoyens en tant qu'individus ou en tant que collectifs auxquels ils appartiennent ? Tout individu et tout collectif a droit à l'autodétermination. Ce qui est important, c'est le processus de prise de décisions pour s'assurer qu'il n'y ait ni anarchie d'une part, ni imposition de l'autre. La rénovation du processus de prise de décisions est précisément le défi de la société moderne. Mais elle n'a rien à voir avec l'idée de supériorité des majorités ou que les majorités doivent « reconnaître » des minorités. Aujourd'hui l'idée même qu'une section du peuple puisse avoir un pouvoir sur une autre est inacceptable, et c'est d'autant plus inacceptable en pratique. La solution n'est pas d'établir dans la loi des catégories de citoyens en fonction de l'appartenance religieuse ou de quelques appartenances que ce soit. Cette tendance à vouloir donner à l'État le rôle de définisseur des valeurs du peuple québécois peut en effet mener loin.

Il va de soi que l'identité du peuple et ses valeurs naissent entre autres par sa lutte pour son droit d'être, dans sa lutte pour son affirmation, en bâtissant un projet d'édification nationale qui lui est propre. Plus le peuple arrive à s'affirmer, plus les idées et pratiques d'autrui sont éliminées. Voilà comment, pour citer un exemple parmi mille et un autres, la ville de Montréal n'est plus « anglaise » à l'ouest de Saint-Laurent et « française » à l'est. C'est un exemple concret de comment l'identité du peuple québécois se transforme constamment. Elle n'est pas figée dans le temps. La travailleuse du textile du Bangladesh immigre au Québec avec toute son expérience politique, sociale et culturelle, pas seulement religieuse. En arrivant au Québec, elle va apporter cette expérience, sa propre identité, qui elle-même va se transformer au fur à mesure de nouvelles expériences et des nombreux rapports sociaux vécus dans la société québécoise. De même, un Marocain qui espère un meilleur avenir en venant travailler au Québec devient un travailleur québécois d'origine nationale marocaine et non un citoyen musulman. Son apport à la société québécoise va contribuer à créer une nouvelle identité. Tout comme l'ont fait les vagues successives d'immigration irlandaise, écossaise, italienne, etc. qui ont fait leur propre histoire mais qui, en même temps, font partie de l'histoire du Québec.

Dans une autre perspective, on peut dire que les travailleurs qui oeuvrent au sein d'une même industrie ou d'une même usine vont connaître les mêmes conditions et expérience de vie dans le cours de leur travail quotidien. Par leur participation à la résolution de leurs problèmes ou de ce qui les bloquent dans la défense de leurs droits, ils vont développer une identité qui leur est propre au niveau de leur usine. Par exemple, les travailleurs de l'aluminium d'Alma se sont forgé une identité bien à eux suite à leur bataille contre Rio Tinto Alcan. En faisant leur propre histoire, ils sont transformés pour toujours. Jamais on ne penserait que c'est à l'État de définir l'identité de groupes de travailleurs dans telle ou telle usine ou tel ou tel quartier ou lieu de travail. Encore moins définir leurs valeurs communes. Comment pourrait-il le faire sans être partie intégrante de la vie de cette usine dans ses multiples rapports sociaux et de la vaste expérience que vit tout le collectif. Jamais on ne se poserait la question de cette manière.

Pourtant le projet de loi 60 veut définir l'identité québécoise à travers certaines valeurs qui sont en soi acceptables mais qui dépendent entièrement des règlements qui seront adoptés pour les interpréter. Si ces règlements ne sont pas conformes aux pratiques modernes et que la société commence à s'ingérer dans la conscience des individus et de leurs collectifs, les problèmes vont se multiplier. Le vivre-ensemble ne se réalisera pas. Il appartient au peuple de se définir lui-même en utilisant toutes les formes sociales et culturelles issues de son expérience historique passée et présente. On ne peut pas légiférer des impositions pour régler un problème aussi important que l'identité du peuple.





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