Volume 2 Numéro 29 - 28 février 2014


Les Chantiers de l'histoire

Mary Travers dite La Bolduc


Le 20 février 2014 est le 73e anniversaire du décès de La Bolduc, considérée comme la première auteure-compositrice-interprète du Québec.

Elle naît à Newport, village portuaire de la Gaspésie, le 4 juin 1894 dans une famille de 12 enfants. Son père ayant des origines irlandaises et sa mère étant canadienne-française, elle parle couramment français et anglais. La situation économique de l'époque fait qu'elle fréquente peu l'école pour aider son père à chasser ou couper le bois, ou sa mère, pour tenir maison. C'est son père qui lui apprend les rudiments des instruments de musique comme le violon, l'accordéon, l'harmonica, les cuillères et la guimbarde qu'on retrouve dans beaucoup de foyers québécois de l'époque. Elle joue à l'oreille et de mémoire des airs irlandais et canadiens-français à la maison ou dans les camps de bûcherons où son talent est remarqué.

À 13 ans, elle doit quitter son foyer pour aller rejoindre sa soeur à Montréal afin d'aider la famille à subvenir à ses besoins. Elle est d'abord domestique chez un médecin et travaille ensuite en usine de textile, 11 heures par jour, 5 jours et demie par semaine. À 20 ans, en 1914, elle épouse Edouard Bolduc, un plombier. Les conditions de vie urbaine en ce début de siècle sont difficiles. Dans les villes, les soins médicaux sont rares, les maladies contagieuses sont répandues et l'hygiène est déficiente. De la douzaine de grossesses qu'aura Mary Travers, seulement quatre enfants se rendront à l'âge adulte.

En 1921, Mary a quitté l'usine pour s'occuper des enfants et fait de la couture à la maison pour assurer un revenu à la famille. Mais le travail se fait rare et les Bolduc, comme des centaines de milliers de Canadiens-français de l'époque, migrent au Massachusetts. N'y trouvant pas de travail, ils reviennent à Montréal l'année suivante.

Pour divertir famille et amis dans ces moments difficiles, Mary joue des airs folkloriques sur les instruments de musique qu'elle a appris jeune. Parmi les gens qui fréquentent la maison des Bolduc se trouvent des musiciens de l'entourage de Conrad Gauthier, pionnier de la radio et du disque folklorique québécois. Ce dernier remarque son talent et lui demande d'accompagner la troupe folklorique qu'il dirige dans les Veillées du bon vieux temps au Monument National, célèbre théâtre et lieu culturel canadien-français de l'époque.


Mme Bolduc (au centre avec la grande musique à bouche), une des vedettes des Soirées
du Bon Vieux Temps au Monument national, 1929.

Mary, qui ne jouait que pour la maisonnée, se retrouve maintenant devant des centaines de personnes. Elle n'hésite pas à accepter un contrat pour enregistrer quatre disques 78 tours, ce qui lui rapporte 25 $ par face, puisqu'à cette époque « le monde du spectacle est l'un des rares domaines où une femme peut gagner autant d'argent, sinon plus, qu'un homme. »[1] Pour honorer son contrat, elle se met à composer ses propres chansons, dictées par ses expériences. La première chanson qui la fera connaître est La cuisinière :

Il se présente un amoureux mais tout couvert de crasse
Il n'avait tellement épais j'y voyais pas la face
Je lui dis : «Pousses-toi mon vieux, sors d'ici vilain paresseux
Va t'laver les yeux, je peux trouver mieux»
Hourra! pour la cuisinière!

Il se présente un p'tit senteux qu'était pas bête à voir(e)
I s'fourrait l'nez dans les chaudrons ainsi que dans l'armoire
J'ai pris mon manche à balai, j'y ai cassé dessus les reins
Partout sur le corps, j'l'ai sapré dehors.
Hourra! pour la cuisinière!

Cette chanson ainsi que « Johnny Monfarleau » rapportent 450 $ à la famille. Cela permet à Madame Edouard Bolduc d'être connue partout au Québec.

Sa façon de composer était celle-ci : assise à sa table de cuisine, elle fredonne un air fondé sur une chanson folklorique, une gigue ou un reel, puis la répète au violon et improvise un simple poème d'accompagnement formant des couplets rimés qu'elle dicte à sa fille. Comme elle ne peut ni lire ni écrire la musique, elle mémorise et exécute les mélodies qu'elle crée.

Un facteur du succès de Mary Travers est le soin qu'elle met à mettre en scène ses contemporains, issus comme elle du milieu ouvrier qui doivent trimer dur pour joindre les deux bouts. Elle y met toujours une touche d'humour, comme dans l'extrait de la chanson « Ça va v'nir puis ça va v'nir Ah! Mais décourageons-nous pas » :

On se plaint à Montréal après tout on est pas mal
Dans la province de Québec on mange [à l'eau] notr' pain sec
Y a pas d'ouvrage au Canada y en a ben moins dans les États
Essayez pas d'aller plus loin vous êtes certains de crever d'faim

refrain :

Ça va v'nir puis ça va v'nir Ah! Mais décourageons-nous pas
Moi j'ai toujours le coeur gai et j'continue à turluter!

-Turlute

Ça coûte cher de c'temps-ici pour se nourrir à crédit
Pour pas qu'ça monte à la grocerie je me tape fort sur les biscuits
Mais j'peux pas faire de l'extra, mon p'tit mari travaille pas
À force de me priver d'manger j'ai l'estomac ratatiné

[...]

Le propriétaire qui m'a loué il est bien mal amanché
Ma boîte à charbon est brûlée et puis j'ai cinq vitres de cassées
Ma lumière disconnectée pis mon eau est pas payée
I'ont pas besoin de v'nir m'achaler m'a les saprer en bas d'l'escalier.

La «turlute» est née du fait « qu'afin de se distinguer des autres musiciens de folklore, Mary Travers commence à ajouter des refrains chantés construits sur des mots ou des syllabes saugrenus, que l'on appelle « turlutes ». Cette musique de la bouche, dont on se sert pour faire danser les gens en l'absence d'un violon, était une tradition chez son père et chez leurs voisins irlandais et écossais de la région de Gaspé.[1]

Sa popularité déborde des frontières du Québec. On la connaît en Ontario et au Manitoba, surtout dans les communautés francophones, dont celle des États-Unis aussi, où ses disques sont distribués par Columbia. C'est en 1930 qu'elle conçoit l'idée de spectacle où elle chanterait ses propres compositions. C'est aussi à cette époque que les gens commencent à l'appeler La Bolduc, en référence à son caractère indépendant, elle que rien n'arrête « ni ses détracteurs, ni la fausse modestie, ni les attentes face au rôle traditionnel des hommes et des femmes. À l'image des hommes de sa Gaspésie natale, elle se met au travail pour subvenir aux besoins de sa famille. »[2]

 

  
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En 1932, elle fonde sa propre troupe : la Troupe du bon vieux temps et fait plusieurs tournées au Québec, en Ontario et en Nouvelle-Angleterre. En 1937, au retour de spectacles à Rivière-du-Loup, la voiture conduite par son directeur de tournée entre en collision avec une autre voiture. Mary est gravement blessée et les médecins lui découvrent une tumeur cancéreuse. Elle a aussi de la difficulté à se rappeler les paroles de ses chansons et à en composer d'autres à cause de la commotion cérébrale qu'elle a subie lors de l'accident. La compagnie d'assurance refuse de la payer car ne déposant pas son argent à la banque, elle ne peut prouver les gains reçus avant son accident.

Mary réduit considérablement ses activités, ne se produisant que dans les environs de Montréal. Elle participera à des émissions de radio et fera deux nouveaux enregistrements avant son décès, le 20 février 1941, à l'âge de 46 ans.

«Turlutage, ritournelle joyeuse, petite histoire folichonne, tout cela faisait les chansons qui firent exploser la province dans un immense éclat de rire, dans un soulagement bienfaisant des frustrations séculaires qui risquaient de nous figer, de nous étouffer une fois pour toutes. [...]

«Ici c'est la crise. [...] C'est une femme de la rue Panet, Mary Travers devenue madame Edouard Bolduc, qui ouvre la bouche pour se faire l'interprète des petites gens dans la misère [...] pour chanter la misère de la petite vie et ça fait du bien, ça décante l'amertume et ‘on n'est pas tout seuls, y en a des milliers comme nous...'»[3]

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1. «La Bolduc - ‘reine des chanteurs folkloriques canadiens’», Bibliothèque et Archives du Canada
2. Ibid
3. Réal Benoit, La Bolduc, Les éditions de l’homme, 1959






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