Volume 2 Numéro 75 - 9 mai 2014

Les Chantiers de l'histoire

Il y a 75 ans naissait l'Office national du film

Le 2 mai 1939, l'Office national du film canadien (ONF) naissait avec la Loi créant une Commission nationale du cinématographe, dont voici l'article 9 :

« Dans l'accomplissement des devoirs que lui impose la présente loi, le commissaire relève en tout temps de la Commission et est assujetti à ses ordres, et il lui incombe:

«a. D'émettre des avis consultatifs sur la production et la distribution de films nationaux destinés à aider les Canadiens de toutes parties du Canada à comprendre les modes d'existence et les problèmes des Canadiens d'autres parties;

«b. De coordonner les activités cinématographiques nationales et départementales après avoir consulté la Commission et les divers départements et services administratifs;

«c. De donner des conseils sur les moyens d'obtenir la qualité, l'économie, l'efficacité et la coopération utile dans la production, la distribution et la représentation des films du gouvernement;

«d. D'émettre des avis consultatifs sur les contrats et conventions de production, de distribution et de représentation concernant les activités cinématographiques des divers départements du gouvernement, d'approuver lesdits contrats et conventions et, à leur égard, d'agir comme intermédiaire entre ces départements et le Bureau et entre ces départements et les sociétés commerciales;

«e. De donner des avis consultatifs sur les dépenses effectuées par les départements relativement à la production, à la distribution et à la représentation des films;

«f. De représenter la Commission dans ses rapports avec les organisations commerciales d'actualités filmées et les organisations cinématographiques non commerciales;

«g. De donner des conseils sur la distribution des films du gouvernement dans d'autres pays;

«h. De coordonner et d'étendre des services de renseignements concernant les activités cinématographiques du gouvernement. » [1]

À cette époque, la production cinématographique est principalement entre les mains de l'Associated Screen News (ASN), filière d'une compagnie new-yorkaise rachetée par les Canadiens Ben Norrish et Blaine Irish qui concentre surtout ses activités autour de la production de films d'actualité pour les majors américains, et le Canadian Government Motion Picture Bureau (CGMPB), entreprise publique qui assure principalement la production de films canadiens. Par contre, ses productions sont « à vocation touristique destinés à attirer de riches  Américains. » Ainsi, « les écrans canadiens sont complètement dominés par le cinéma américain et l'image du Canada vient uniquement des films de nos voisins du Sud; une représentation caricaturale, pittoresque, qui n'a pas grand-chose à voir avec le Canada réel. »[2]

Par ailleurs, la volonté que le cinéma fait au pays reflète la réalité de ses habitants se heurte aux arrangements fédéraux qui nient l'histoire et les aspirations propres au peuple du Québec. Une bataille doit être menée au sein de l'ONF pour que le Québec y soit représenté. Un rapport déposé le 9 décembre 1941 au conseil d'administration permet l'embauche d'un premier réalisateur « canadien-français », à qui se grefferont des artisans du cinéma issus du Québec. « Rapidement, [...] le goût des Québécois pour le cinéma fait en sorte que le Québec prend la tête du peloton des provinces pour ce qui est de la fréquentation, suivi de la Saskatchewan, de l'Alberta, du Manitoba et des Maritimes. »[3]

En 1956, l'ONF déménage à Montréal.


Du film Les Raquetteurs réalisé par Michel Brault et
Gilles Groulx en 1958

En 1958 sort le film Les Raquetteurs, considéré comme le précurseur du cinéma direct, c'est-à-dire qu'il présentait directement une activité, filmée caméra à l'épaule. Ce film est tout d'abord une commande de l'ONF pour faire un court film de quatre minutes « sous le modèle des News Reel ayant été établi pendant la guerre ».[4] Avec l'audace de Michel Brault, Gilles Groulx et Marcel Carrière, les deux premiers à la réalisation et au montage et le troisième au son, ce film, monté en secret la nuit, marque « la première fois que des cinéastes réussissaient le son synchro au Canada »[5] et a une durée de 14 minutes.

Les Raquetteurs remporte à Florence, en 1960, la Médaille d'argent décernée par la Radio italienne au Festival dei Populi (festival international de documentation sociale).


Tournage du film Pour la suite du monde réalisé par Michel
Brault et Pierre Perrault en 1962

Michel Brault, Gilles Groulx, Claude Jutra, Pierre Perrault, Fernand Dansereau et Arthur Lamothe sont quelques-uns des artisans de ce type de documentaires, ensuite de longs métrages, qui ont montré avec respect et honnêteté différentes facettes de la vie des peuples québécois et autochtones. Parmi les films les plus reconnus de cette époque, on retrouve : La lutte, Pour la suite du monde, Bûcherons de la Manouane.

Le prestige du cinéma fait à cette époque à l'ONF fait dire à George Sadoul, historien du cinéma, dans son livre de référence Histoire du cinéma mondial: « En 1962, on a assisté moins à la renaissance qu'à la naissance du cinéma canadien [...] L'Office du film canadien contribua à cette naissance en formant des jeunes par le court métrage, mais aussi en mettant au point des caméras légères à enregistrement sonore synchrone [...] Les jeunes auteurs de ce nouveau cinéma furent surtout des Canadiens français, qui ne furent pas toujours sans relation avec le mouvement national de Québec. »

La nécessité de créer et distribuer des « films nationaux destinés à aider les Canadiens de toutes parties du Canada à comprendre les modes d'existence et les problèmes des Canadiens d'autres parties » doit être maintenant revu à la lumière des besoins des peuples du Québec, des Premières Nations et du Canada d'avoir des institutions culturelles sous contrôle public, et non pas liées aux besoins des monopoles et des gouvernements qui les représentent. En 2012, les coupures de 7 millions $ du gouvernement Harper à l'ONF ont forcé la fermeture de la CinéRobothèque, un service de visionnement donnant accès à quelque 10 000 films, tout comme les deux salles de cinéma qu'abritait l'édifice situé au coin des rues Saint-Denis et De Maisonneuve à Montréal.


Du film You Are On Indian Land de Mort Ransen. À droite: Michel Brault et la caméra qu'il utilisait à l'époque des documentaires.

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Les Chantiers de l'histoire

1. Site Web de la cinémathèque québécoise
2. ONF/Blogue
3. Les dossiers de la cinémathèque : Résistance et affirmation : la production francophone à l'ONF — 1939-1964
4. Wikipedia -Les Raquetteurs
5. ONF/Blogue

Références

(ONF/Blogue, Les dossiers de la cinémathèque : Résistance et affirmation : la production francophone à l'ONF - 1939-1964, Encyclopédie du patrimoine culturel de l'Amérique française, Voir.ca)





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