Volume 2 Numéro 81 - 23 mai 2014

Ingérence américaine dans les affaires du Québec et du Canada

La souveraineté du peuple et le besoin
d'une nouvelle constitution

Parmi les « câbles diplomatiques » confidentiels du Département d'État américain mis en ligne par Wikileaks à partir de novembre 2010, on trouve de nombreuses notes discutant de la stratégie des États-Unis vis-à-vis les affaires internes du Canada. On y discute entre autres de l'« inévitable transformation de la confédération » canadienne et de la stratégie des États-Unis avant, durant et après le référendum de 1980 sur l'indépendance du Québec.

Une note en particulier, celle du 7 octobre 1977 du secrétaire d'État adjoint des États-Unis Warren Christopher adressée au conseiller de la Maison blanche à la sécurité nationale Zbigniew Brzezinski, est très révélatrice quant à la stratégie des États-Unis pour favoriser une transformation « graduelle » de la Confédération canadienne qui ne menacerait pas les intérêts américains.

On y apprend plusieurs choses, d'abord que le statu quo n'était plus convenable aux intérêts des États-Unis mais qu'il fallait prendre soin de ne pas bouleverser les choses. Selon le secrétaire d'État adjoint, les États-Unis ont pressé le gouvernement de Pierre Trudeau d'offrir au Québec une nouvelle entente qui « serait perçue comme généreuse et authentique » pour tuer dans l'oeuf l'idée d'une refonte « radicale» de la confédération. Cela pourrait mener ou bien à une grande négociation, ou bien à des changements de moins grande envergure mais échelonnés sur une plus grande période, dans la mesure où ils seraient dictés par les grands intérêts économiques en place, c'est-à-dire en évitant par tous les moyens que les Québécois et les Canadiens règlent le conflit en définissant leurs intérêts à eux.

On y apprend aussi que les États-Unis se seraient accommodés de la séparation du Québec, prévoyant différents scénarios d'intégration du Québec et du reste du Canada aux États-Unis en utilisant entre autres comme moyen de pression l'accès de l'un et de l'autre à leurs marchés et à leur capital financier. La note fait directement référence aux grands projets d'oléoducs dans l'ouest canadien, au réseau d'hydro-électricité liant le Québec aux États de la Nouvelle-Angleterre, à l'accès au capital financier de New York et à la volonté exprimée par le Parti québécois de René Lévesque d'accepter l'intégration à NORAD et à l'OTAN.

L'esprit de subversion qui caractérise cet échange confidentiel au sein des plus hauts cercles dirigeants des États-Unis dans les années 1970 fait mentir la prétention du gouvernement américain de « respecter la volonté des Canadiens ».[1]

Dans le résumé du document intitulé « How the National Unity Crisis May Play Out » (« comment pourrait se jouer la crise de l'unité nationale »), il est dit que « les trois prochaines années décideront en toute vraisemblance si le Canada survit en tant qu'entité tout en s'ajustant graduellement au nationalisme québécois, ou si le Québec tentera un mouvement soudain et déstabilisateur vers l'indépendance. Les probabilités sont du côté de la première possibilité, mais pour l'assurer il faudra une nouvelle action vigoureuse d'Ottawa (et une certaine action potentielle des États-Unis). »

L'auteur de la note prévoit que le Parti libéral de Pierre Trudeau remportera les élections fédérales de la mi-1978, mais avertit que « sa victoire ne sera pas d'un grand secours pour les fédéralistes au Québec » puisque le Parti québécois porté au pouvoir à l'élection de novembre 1976 « est en bonne position pour remporter les élections en 1979 ou en 1980, et donc rester au pouvoir suffisamment longtemps pour séparer le Québec du Canada de facto sinon de jure ».

Le document définit les intérêts des États-Unis dans cette situation comme suit : « Le premier intérêt des États-Unis est que le Canada reste uni. Notre deuxième intérêt est de voir à ce que l'inévitable transformation de la Confédération se produise sans chocs majeurs qui puissent radicaliser le Canada français et créer une situation d'hostilité permanente envers le Canada anglais et potentiellement envers les États-Unis. »

La stratégie du PQ pour le référendum est claire, écrit Christopher, il espère obtenir un mandat populaire pour la séparation « en formulant la question référendaire de manière à forcer un choix entre l'extrême du statu quo et l'extrême de l'indépendance et en présentant sa souveraineté du Québec dans une association économique avec le reste du Canada comme l'option du juste milieu ».

Pour ce qui est du gouvernement fédéral, selon lui « Trudeau peut être assuré que son bâton — les menaces de désastre économique — impressionnera certains électeurs québécois », mais pour être sûr il devra offrir au Québec « une nouvelle entente significative qui sera perçue comme généreuse et authentique ». Ce n'est qu'en présentant cette quatrième option qu'il pourra détruire la crédibilité des trois choix proposés par le PQ.

Le document discute ensuite du rôle que peuvent jouer les États-Unis dans le référendum : « Par leurs actions ou leur inaction, les États-Unis joueront un rôle décisif. Tout geste des États-Unis communiquant une neutralité dans le conflit ou pouvant être interprété par les Québécois comme une volonté des États-Unis de ramasser les morceaux après l'indépendance peut donner l'avantage à Lévesque dans le référendum en rassurant une partie des indécis qui demeurent inquiets que la souveraineté/association du PQ est une option viable. » Il ajoute : « C'est cette inquiétude que Trudeau m'a communiquée cet hiver après la victoire du PQ, avant sa rencontre avec le président Carter. »

Quoi qu'il en soit, poursuit le secrétaire d'État adjoint, « nous devons reconnaître qu'il n'y a pas de dénouement à ce conflit qui ne comprend pas un Québec considérablement plus autonome dans lequel nous aurons d'importants intérêts stratégiques, économiques et politiques qui ne peuvent être protégés uniquement par Ottawa. Une intervention ouverte des États-Unis du côté d'Ottawa pourrait rendre des rapports rapprochés et efficaces avec le Québec plus difficiles pour longtemps. »

Christopher discute de la possibilité d'une fusion du reste du Canada avec les États-Unis dans l'éventualité d'une séparation du Québec, par exemple pour avoir un « pont terrestre » vers l'Alaska. Or, poursuit-il, on pourrait facilement démontrer que ce développement ne serait pas dans l'intérêt des États-Unis. « Les États-Unis ont déjà un accès très considérable au Canada pour ce qui est du commerce, de l'investissement, de la défense », écrit-il, prévoyant un rapprochement avec le Canada par d'autres voies, comme la conclusion d'un accord sur les oléoducs qui sera sûrement suivi d'un accord sur une importante réduction des tarifs douaniers et « une gestion plus étroite des politiques économiques ». Si les gains économiques d'une fusion seraient insignifiants ou non existants, argumente-t-il, « la perte serait considérable du point de vue politique ». En effet, « le démantèlement de l'une des peu nombreuses démocraties industrielles à bien fonctionner affaiblirait l'ensemble du monde occidental moralement et politiquement ».

Par ailleurs les États-Unis ne peuvent pas s'engager en faveur du statu quo « parce que la société canadienne ne peut pas éviter une transformation importante dans les années qui viennent ». Mais ils ont intérêt à ce que le changement soit graduel, une « dévolution dans laquelle le Québec reste dans le cadre canadien ». Les changements toucheraient principalement les secteurs sur lesquels les États-Unis sont indifférents, comme la culture, l'éducation et l'immigration. Les États-Unis auraient beaucoup à perdre si en raison d'une ingérence dans le référendum « une mentalité d'assiégé se développait au Québec avec une attitude de rejet politique envers l'Amérique du Nord qui s'ajouterait au protectionnisme culturel qui existe déjà ».

Alors que doivent faire les États-Unis, demande-t-il en conclusion ? « Nous devrions maintenir notre position neutre/positive actuelle sur l'unité canadienne » et ne pas admettre une volonté d'ingérence. Les États-Unis doivent donc « éviter toute suggestion que nous voulons un rapport spécial avec le Québec » et « vigoureusement cultiver tous les contacts qui sont compatibles avec le fédéralisme canadien actuel (par exemple de meilleurs échanges nord-sud pour l'électricité, le maintien de l'accès du Québec aux marchés financiers de New York, une croissance importante des échanges culturels par le programme de visiteurs internationaux et les programmes artistiques ».

Avec le reste du Canada il faut « exploiter toutes les possibilités de rapports économiques et politiques plus étroits (par exemple : d'importantes réductions des tarifs, même sur une base bilatérale si nécessaire, le maintien des contacts de haut niveau) ».

Durant la campagne référendaire comme telle, écrit Christopher, « le PQ avec son jeu de souveraineté-association voudra montrer qu'un Québec indépendant peut s'entendre aussi bien sinon mieux avec les États-Unis ». Il fait remarquer que « Lévesque a déjà commencé en changeant l'attitude du PQ face à NORAD et à l'OTAN et en courtisant les intérêts régionaux et d'affaires aux États-Unis ». Il serait important dans ce cas-là, dit-il, d'agir de manière à ne pas laisser croire aux électeurs québécois qu'il y a une « option américaine », mais « nous ne souhaiterions pas communiquer ce message s'il advient que cela n'est pas nécessaire pour éviter une victoire du PQ, que le Canada ne le veut pas ou qu'il y a un risque élevé de dommage potentiel à notre rapport futur avec le Canada français ».

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1. Selon Louis Balthazar, auteur de Les relations internationales du Québec (2003), « c'est au cours de ces années qu'a été formulée par le président américain Jimmy Carter ce qu'on a appelé la mantra de la politique américaine à l'endroit du mouvement souverainiste québécois : 1) Les États-Unis expriment leur nette préférence pour le maintien de l'unité canadienne ; 2) Ils n'entendent pas cependant intervenir dans le débat autour de cette question au Canada, laissant aux Canadiens le soin de régler entre eux leurs problèmes internes ; 3) Les États-Unis respecteront la volonté des Canadiens s'exprimant dans un verdict démocratique. »

 




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