Volume 2 Numéro 101 - 3 juillet 2014


Les Chantiers de l'histoire

Juin 1934: première grève minière en Abitibi


Grévistes de la Noranda surveillés par la police et la direction de la mine

Le 12 juin 1934, quelque 300 des 1300 travailleurs de la mine Noranda, dans la ville du même nom aujourd'hui appelée Rouyn-Noranda, décident de ne pas descendre sous-terre.

Le développement minier de l'Abitibi commence au milieu des années 1920. Edmund Horne, prospecteur néo-écossais associé avec des collaborateurs de l'Ontario, met à jour en 1920 un important gisement de cuivre et d'or sur les rives du lac Osisko, près de Rouyn. Des financiers américains regroupés dans le consortium Thompson-Chadbourne s'intéressent à cette découverte et forment la Noranda Mines Company. Le premier rapport de la compagnie en 1923 révèle que «la valeur des réserves découvertes s'élève déjà à 7 500 000 $».[1]


Aperçu du complexe minier et métallurgique de la Noranda en 1933

« En 1929, le contexte économique difficile force alors la plupart des compagnies minières de la région à interrompre leurs activités. Seule la Noranda Mines Company Ltd poursuit ses activités avec profit pendant cette période. Cela la place dans une situation de force pour imposer ses conditions aux travailleurs, qui vivent par ailleurs dans la crainte de perdre leur emploi à tout moment au profit des 500 à 600 chômeurs attirés à Rouyn et Noranda par les possibilités d'emploi.»[2]


L'évolution du nombre de claims enregistrés dans la région de 1920 à 1936 donne une idée
du mouvement déclenché par la découverte de Horne:
Année
1920
1922
1924
1926
1928
1930
1932
1934
1936
n. de claims
316
575
3936
13696
12521
6304
9866
11397
17503
(Source: M. Villemure, Les villes de la Faille de Cadillac, Rouyn, Conseil économique régional du Nord-Ouest québécois, 1971, p. 74)

Les travailleurs sont payés pour 8 heures de travail. « Les mineurs restent pourtant souvent de 10 à 12 heures sous terre. Les conditions de travail sont extrêmement dures. Les équipements de ventilation ne sont pas encore complètement installés »[3] et les mineurs contractent de graves maladies pulmonaires.


Maison du directeur de la mine (à l'avant plan) et des autres
dirigeants ainsi que de leurs serviteurs

Depuis 1933, les travailleurs de la mine s'organisent autour de la Mine Union Workers' du Canada. Malgré le fait que les travailleurs doivent mener leurs activités syndicales pratiquement dans la clandestinité compte tenu de la répression faite par les propriétaires de la mine, « au printemps 1934, le syndicat peut compter sur 500 des 1 400 à 1 500 ouvriers de la Noranda ».[4] Le 11 juin, les dirigeants syndicaux déposent leurs demandes qui se formulent ainsi : « observance de la journée de 8 heures sous terre, reconnaissance du comité ouvrier de la mine et du droit d'adhésion à un syndicat, amélioration de la ventilation et des vestiaires, réembauchage des militants syndicaux congédiés. Les ouvriers demandent aussi une augmentation générale des salaires de 10 % et la rémunération du surtemps à taux et demi. »

Le directeur général de la mine, H.L. Roscoe, aurait alors dit qu'il n'était pas question de traiter avec une quelconque forme de syndicat, d'autant plus s'il contenait des communistes. De plus, Roscoe répondit qu'aucune augmentation n'était possible vu qu'il y avait 1 800 actionnaires qui se partageaient les profits.


Réunion de mineurs à l'intérieur de la mine pour échapper à la
surveillance de la police et des dirigeants de la Noranda

Selon Evelyn Dumas, auteur de Dans le sommeil de nos os - quelques grèves au Québec de 1934 à 1944, Roscoe provoqua les mineurs en leur disant de faire la grève s'ils n'étaient pas contents.

Après avoir obtenu le vote de grève le 11 juin, près d'un millier de personnes, dont 300 ouvriers-mineurs, leur famille et des sympathisants paralysent le travail à la mine. « La réaction de la Noranda est immédiate et implacable: embauche de briseurs de grève parmi les chômeurs de la ville, arrestation des militants et dirigeants du syndicat, brutalité policière, congédiement massif des travailleurs étrangers. [Selon Evelyn Dumas, près de 400 mineurs sont des immigrants provenant principalement d'Europe de l'Est.]

« Tout 1'arsenal répressif est utilisé en même temps. La compagnie ne cède sur aucune demande. Elle casse la grève en dix jours. La Noranda réussit à désorganiser complètement le Mine Workers' Union en Abitibi-Témiscamingue. Les dirigeants locaux sont traînés devant les tribunaux et les militants sont expulsés du district minier. »[5]

Les mineurs de la Noranda ne cessent pas pour autant leurs luttes. Le 22 novembre 1946, ils déclenchent un grève qui ne se terminera que le 10 février 1947. Gaz lacrymogène et autres violences seront aussi utilisés par les forces de l'ordre.

Notes

1. Mines et syndicats en Abitibi-Temiscamingue 1910-1950, Benoit-Beaudry Gourd, mémoire de maîtrise déposé à l'Université d'Ottawa, 1978.
2. Encyclobec : La révolte gronde au Nord : la grève des « Fros » de 1934
3. Mines et Syndicats, ibid
4. Ibid
5. Ibid


  
Les Chantiers de l'histoire

Autres sources

Radio-Canada, Bilan du siècle, site de l'Université Sherbrooke, Dans le sommeil de nos os: quelques grèves au Québec de 1934 à 1944 d'Evelyn Dumas

(Photos: UQAT-développement minier dans la région de Rouyn-Noranda)

 




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