Volume 2 Numéro 124 - 10 octobre 2014

  

Les chantiers de l'histoire

Le rôle de George-Étienne Cartier et le refus
de Couillard et Harper de voir le Canada et le Québec
se définir sur une base moderne



Caricature de 1864, représentant la confédération comme un
monstre affamé que tentent de contrôler George-Étienne Cartier,
George Brown et Joseph-Édouard Cauchon

Le premier ministre du Canada, Stephen Harper, ne souhaite pas voir le Canada et le Québec se définir sur une base moderne. Lors d'une cérémonie pour marquer le 200e anniversaire de naissance de George-Étienne Cartier à Québec le 6 septembre, Harper a dit que Cartier est «l'un des grands architectes du Canada moderne», qu'il a «défendu les droits et les aspirations du peuple québécois» et qu'il a aussi «défendu ardemment l'inclusion et le respect». Son interprétation de la contribution de George-Étienne Cartier est un exemple des efforts inouïs que fait l'establishment pour préserver un système basé sur le colonialisme du XIXe siècle et financé par le capital monopoliste mondial.

George-Étienne Cartier est né en 1814, à Saint-Antoine-sur-Richelieu, sur la rive-sud de Montréal. Il était fils de riches commerçants dont le grand-père Jacques fit le commerce du grain et représenta la circonscription de Surrey (qui devint plus tard Verchères) à la chambre d'assemblée du Bas-Canada.

Il fit partie du mouvement des Patriotes et fut aussi de ceux qui accueillirent avec enthousiasme les accommodements imposés par la Couronne britannique pour supprimer la notion de république dans le Bas-Canada, alors que ceux qui refusèrent de se soumettre furent pendus ou envoyés en exil. Le 20 septembre 1838, Cartier prête donc « le serment d'allégeance aux autorités britanniques, ce qui était demandé comme condition de retour pour les émigrés politiques. Plus tard, il se rend à une réception chez le gouverneur du Bas-Canada. »[1] Il écrira à cette époque à Charles Buller, secrétaire de lord Durham, qu'il n'avait pas « forfait à son allégeance envers le gouvernement de Sa Majesté dans la Province du Bas-Canada ».[2] Dans un discours à Saint-Denis le 24 septembre 1844, il dit: « Il n'y a plus à craindre le retour des événements de 1837, causés par les agissements d'une minorité qui voulait dominer et exploiter le gouvernement dans son intérêt. Les événements de 1837 ont été mal interprétés. Le peuple avait plutôt pour but de réduire au néant cette minorité oppressive que d'amener une séparation de la province d'avec la mère-patrie. »[3]

Fervent supporteur de « cette constitution si longtemps désirée »

Dès 1839, il se remet au droit. La majeure partie de son travail vise à rendre les ressources du Québec de l'époque disponibles à l'Angleterre. Avocat puissant des chemins de fer, des canaux, de toutes les entreprises qui avaient pour effet d'augmenter le commerce du pays lorsqu'il est élu le 7 avril 1848 comme député Verchères à l'Assemblée législative du Canada-Uni, il est un de ceux qui, en octobre 1849, prirent l'initiative d'une déclaration présentée à la législature contre les deux manifestes de l'Annexation Association of Montreal, fondée en 1849, un mouvement favorable à l'annexion du Bas-Canada aux États-Unis.

Cette déclaration disait : « Sincèrement attachés aux institutions que la mère-patrie a depuis peu reconnues, et convaicus que ces institutions sont suffisantes pour nous assurer, au moyen d'une législature sage et judicieuses, un remède prompt et efficace à tous les maux dont la province puisse se plaindre, nous croyons devoir nous empresser de protester d'une manière publique contre les opinions énoncées dans ce document. Nous croyons devoir en même temps [...] les [les habitants de ce pays] engager à s'opposer [...] à une agitation qui a pour but de saper cette constitution si longtemps désirée [...] agitation qui enfin ne peut avoir pour résultat que la continuation des scènes dont cette ville a déjà tant souffert, le renversement de l'ordre social et le renouvellement des troubles et commotions dont nous avons eu jadis à déplorer les suites désastreuses. »[4]

En 1858, il se rend à Londres avec deux représentants de la Grand Trunk - principale propriétaire des chemins de fer du Canada - soient Alexander Tilloch Galt et John Ross, pour présenter un projet de fédération des provinces de l'Amérique du Nord britannique. Les trois hommes soutiennent que la situation dans le Canada devient de plus en plus tendue depuis l'Acte d'Union. Après avoir vanté l'accroissement de l'économie du Canada, ils soulignent qu'en autorisant une confédération des provinces, le gouvernement impérial d'Angleterre pourra constituer « une dépendance de l'Empire, avantageuse en temps de paix, puissante en temps de guerre, et dont la création écarterait pour toujours la crainte de voir ces colonies augmenter la puissance d'une autre nation. »[5]

Collaboration avec John A. MacDonald pour imposer la confédération

En juin 1864, le gouvernement Taché-Macdonald est défait. « Depuis six ans, c'était le sixième ministère qui était renversé ; aucun groupe ne semblait capable de prendre la relève et les élections générales, les troisièmes en trois ans, ne semblaient pas devoir apporter une solution. C'est alors qu'après quelques jours de tractations, sous l'action discrète de lord Monck, fut formé, le 16 juin, un ministère de coalition dont, théoriquement, le chef était Taché, mais dont les véritables chefs du côté conservateur étaient John A. Macdonald [parti libéral-conservateur] et Cartier [parti bleu]. »[6] La mission de ce gouvernement est de mener à bien la confédération de toutes les colonies britanniques d'Amérique du Nord.







George-Étienne Cartier, dans l'encadré, à la conférence de Charlottetown

En septembre 1864, avant la conférence de Québec et tout juste après celle de Charlottetown, Cartier s'adresse aux délégués lors d'une courte rencontre :« Nous avons bien en Canada que ces deux principaux éléments d'une nationalité -la population et le territoire — mais nous savons aussi ce qui nous manque. [...] il nous manque l'aitre élément, absolument nécessaire pour faie une puissante nation, et c'est l'élément maritime. [...] mais cela ne peut se fair que si vous vous unissez à nous. Vous ne devez pas oublier [...] que si les provinces maritimes sont placées sur les bords de la mer, elles ne seront jamais qu'une lisière de côtes [...] si elles refusaient de s'unir à nous. [...]

« Les provinces du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse sont comme les bras du corps national qui doivent embrasser le commerce de l'Atlantique. Aucune autre ne fournirait à ce corps géant une plus belle tête que l'Ile du Prince-Edouard. [...]

« Quand nous aurons un gouvernement fédéral, l'une des plus omportantes questions à régler sera celle de la défense du pays. [...] Leurs milices [de l' Ile du Prince-Edouard, du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse] fourniraient au moins 200 000 hommes, et si l'on ajoute les 60 000 marins que possèdent les Canadas et les provinces maritimes et la marine de l'Angleterre, quelle serait la nation assez folle pour nous attaquer ? »[7]

La conférence de Québec débute le 10 octobre 1864 avec 33 délégués dont deux de Terre-Neuve. Chaque colonie a une voix et le Canada, deux. Les travaux durent jusqu'au 27 octobre et en sont issus 72 résolutions qui seront soumises aux législatures provinciales qui portent sur « le maintien du lien avec la Grande-Bretagne; les pouvoirs résiduaires laissés à l'autorité centrale; un système bicaméral comprenant une chambre basse où la représentation serait proportionnelle à la population (« rep. by pop. ») et une chambre haute où la représentation se fonderait sur l'égalité régionale plutôt que sur l'égalité provinciale; le gouvernement responsable à l'échelle fédérale et provinciale; la nomination par la couronne britannique d'un gouverneur général. »[8] Comme lors de la conférence de Halifax, les débats se tiennent à huis clos.

Lors du Banquet offert au délégués de la conférence de Québec, Cartier poursuit son argumentaire en faveur de la soumission à la couronne britannique. Il y dit : « La confédération produira un accroissement de commerce entre les provinces dabord, puis enentre ces dernières et l'Angleterre. Pour répondre aux objections que font le parti canadien-français extrême et le parti annexionniste ou américain, je dirai que si le parti de mouvement actuel réussit, il y aura un gouvernement central dont les attributions embrasseront tous les intérêts généraux; et des gouvernements locaux auxquels seront dévolues les affaires et propriétés provinciales : administration de la justice, terres de la couronne, pénitenciers, hôpitaux, maisons de charité, etc. [...][9]

George-Étienne Cartier, «le scandale du Pacifique»
et l'éviction de Louis Riel comme candidat

          



Caricature d'Henri-Julien intitulée Énée après le naufrage, paru en 1873 après le scandale du Pacifique, évoquant le naufrage du parti conservateur de MacDonald. (Musée McCord)

Le gouvernement MacDonald-Cartier sollicite du financement pour les élections de 1872 auprès de Sir Hugh Allan, magnat du transport maritime de Montréal et bâtisseur de chemins de fer. Ce dernier leur fournit 350 000 dollars provenant d'investisseurs américains.

« Après les élections, le syndicat de chemin de fer créé par Hugh Allan, magnat du transport maritime et du chemin de fer, se voit accorder un contrat lucratif de construction du Chemin de fer du Canadien Pacifique, chemin de fer transcontinental, promis à la Colombie-Britannique quand elle est entrée en Confédération. Hugh Allan reçoit ce contrat à la condition qu'il se débarrasse du contrôle américain exercé sur le conseil d'administration du syndicat. Cela crée une situation difficile, puisque Hugh Allan [...] s'est servi de l'argent américain pour munir du financement à la campagne des conservateurs. »[10] Ceci forcera le gouvernement de MacDonald à démissionner en octobre 1873. Entretemps, Cartier est défait aux élections de 1872.

« Au lieu de chercher à se faire élire dans une autre circonscription du Québec, ce qui aurait exigé la démission d'un député conservateur et entraîné probablement une élection contestée, Cartier accepta de se présenter dans Provencher, au Manitoba, où Louis Riel faisait la lutte à Henry James Clarke. Ce dernier céda sa place à la demande du lieutenant-gouverneur Adams George Archibal. Quant à Riel, il se retira après beaucoup d'hésitations, accédant aux sollicitations de Mgr Alexandre-Antonin Taché, archevêque de Saint-Boniface, heureux de prévenir ainsi les complications qu'aurait certes apportées la présence du chef métis à Ottawa. Cartier n'eut donc pas d'adversaire et il fut élu en septembre 1872 sans même se rendre dans la circonscription qu'il ne devait jamais voir. »[11]

En effet, après sa défaite à Montréal, Cartier se rend à Londres où il meurt le 20 mai 1873. Depuis 1868, il avait été nommé baronnet par la reine Victoria, pour « souligner sa très grande contribution à la réforme des institutions et au parachèvement du pays. »[12]



Les Chantiers de l'histoire


La voie maritime
du Saint-Laurent


Mary Travers dite La Bolduc

Naufrage de l'Empress of Ireland près de Rimouski:
la plus grande tragédie maritime du Canada


Il y a 75 ans naissait l'Office national du film

Juin 1934: première grève minière en Abitibi

George-Étienne Cartier est loin de représenter les idées éclairées XXIe siècle sur la République et sur la conception de l'affirmation des droits des êtres humains. Il est le porte-parole de ceux pour qui l'épanouissement d'une nation devait reposer entre les mains des intérêts privés et des efforts à faire pour se montrer à la hauteur des privilèges que ces derniers daignaient ou pas octroyer à l'élite dirigeante, celle-ci ayant le pouvoir ensuite de servir ses propres intérêts au bénéfice ou pas de la population. Harper se revendique de cet ADN anachronique et Philippe Couillard, premier ministre du Québec, partage ces mêmes gènes. La soif de nouveau des peuples du Québec, du Canada et des Premières Nations exigent que le projet national ne soit plus basé sur l'asservissement économique et politique d'une puissance, qu'elle soit de l'Europe ou des monopoles des États-Unis d'Amérique.

Notes

1. grandquebec.com
2. Sir George Étienne Cartier, Dictionnaire biographique du Canada
3. Ibid
4.
Discours de Sir Georges Cartier, baronnet, Sir George-Etienne Cartier
5. Ibid
6. Dictionnaire biographique du Canada, ibid
7. Discours de Sir Georges Cartier, baronnet, Sir George-Etienne Cartier
8. Bibliothèque et archives Canada : Vers la Confédération (pour les 72 résolutions :
http://www.collectionscanada.gc.ca/confederation/023001-7104-f.html )
9. Discours de Sir Georges Cartier, baronnet, ibid
10. Encyclopédie canadienne
11. Dictionnaire biographique du Canada, ibid
12. Parcs Canada -Lieu historique national du Canada de Sir-George- Étienne-Cartier



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