Volume 3 Numéro 39  - 15 mai 2015

Chantiers de l'histoire

Le rôle central des femmes patriotes

En 1837-1838, la mobilisation et l'organisation du peuple du Bas-Canada pour combattre le colonialisme  britannique et affirmer la République du Bas-Canada atteignent un sommet. Les femmes de l'époque sont partie intégrante du mouvement patriote par l'ingéniosité et les sacrifices dont elles font preuve pour le succès de la cause républicaine. En 1837, dans le cadre des efforts pour créer une économie propre à la jeune république et mettre fin à son asservissement économique par la Grande-Bretagne, les femmes se mettent à tisser des vêtements en étoffe du pays. Dans des assemblées, les jeunes filles disent réserver leur coeur à ceux qui oseront porter les toiles canadiennes. Au repas, le sirop d'érable remplace le sucre des Antilles et on boit maintenant du cidre plutôt que du vin. Selon l'historienne Micheline Lachance, plus de 250 dames de la paroisse de Saint-Antoine ont organisé un somptueux dîner où tout article importé avait été formellement banni.

Le 13 août 1837, le Comité central et permanent des Patriotes reçoit une pétition de Marie-Louise Félix (épouse du notaire patriote Jean-Joseph Girouard) qui demande à ce que soit créée l'Association des dames patriotiques du comté des Deux-Montagnes. C'est à cette même époque que dans les assemblées des patriotes flotte le fanion « Honneur aux dames patriotes ».

La soeur de Marie-Louise est Marie-Victoire. Cette dernière est quant à elle l'épouse du marchand Jean-Baptiste Dumouchel. Installés à Saint-Benoît, tous deux sont actifs dans la cause des Patriotes, tout comme leurs trois enfants, Vital-Léandre, Camille et Hercule. En plus d'avoir participé à la fondation de l'Association des dames patriotiques, Marie-Victoire est aussi reconnue pour avoir confectionné le drapeau des patriotes des Deux Montagnes, représentant un maskinongé auréolé d'une branche de pin, avec les lettres C pour Canada et J-Bte, pour Jean-Baptiste, symbole à l'époque des habitants du Bas-Canada. C'est ce drapeau qui a flotté à la bataille de Saint-Eustache.

Pour écraser les rebelles et les aspirations du peuple du Bas-Canada à se défaire du joug de l'empire britannique, l'armée anglaise met le pays à feu et à sang et fait vivre les pires humiliations aux femmes et aux familles associées de près ou de loin avec le mouvement patriote. À cette époque, elles sont en grande partie seules avec les enfants et les vieillards pour lui faire face. Elles confrontent avec courage la violence des militaires britanniques. Émilie Boileau habite Chambly et organise chez elle des assemblées de patriotes. Elle porte sur elle une arme en tout temps et le patriote Robert-Shore-Milnes Bouchette dans ses mémoires en dit: « À peine y étions-nous entrés, que nous vîmes les personnes qui occupaient le fond de la salle se diviser respectueusement pour laisser passer une dame qui s'avançait vers nous avec calme et dignité. Elle tenait dans sa main droite un pistolet dont le canon reposait sur son bras gauche. » [1] D'autres, comme les jeunes femmes Labrie et Berthelot font fondre des balles de fusil et fabriquent des cartouches de poudre. Elles ne sont jamais loin des champs de bataille, prêtes à soigner les blessés.

Les femmes n'hésitent pas à offrir un refuge aux patriotes en fuite, au risque même de leur vie. Dans une lettre datée du 9 mars 1838 adressée à son épouse, le notaire Girouard relate: « Si tu vois madame Mongrain, n'oublie pas de lui témoigner combien je me rappelle avec sensibilité l'intérêt qu'elle m'a porté lorsque j'étais gardé par les braves femmes patriotes dans le grenier de la maison de Payen... Quelle scène que celle-là ! Je l'ai toujours à la mémoire. Si jamais je retourne à St-Benoît, et que j'en ai  les moyens je vais rassembler avec nous toutes ces généreuses femmes que les promesses, l'argent, la crainte, n'ont pu engager à trahir un de leurs compatriotes. Je voudrais avoir une occasion de les remercier, de leur témoigner ma reconnaissance et l'admiration que j'ai pour leur patriotisme. » [2]

Lorsque leur demeure est pillée ou brûlée, les femmes ne peuvent compter que sur elles-mêmes et sur la solidarité de leurs compatriotes pour survivre. Elles doivent marcher sur les routes  avec leur famille pendant de longs kilomètres pour trouver un abri. Certaines, comme la soeur du docteur Chénier, traversent village après village pour prendre et donner des nouvelles des patriotes sur les champs de bataille.

Alors que le pouvoir britannique n'a que la prison, l'exil et la mort comme réponses à la volonté d'établir une République du Bas-Canada, les femmes ne se soumettent pas à l'humiliation et la peur et continuent de défendre le mouvement patriote. Elles visitent et apportent des soins aux prisonniers, intercèdent auprès des autorités pour défendre la juste cause de leur époux, leur frère, ou leur fils et exiger qu'ils soient libérés. Euphrosine Lamontagne-Perrault perd deux fils durant la Rébellion, l’un tué et l’autre exilé. Elle illustre bien l'esprit qui animait les femmes durant celle-ci  « si c’était à refaire et que mes enfants voulussent agir comme ils l’ont fait, je n’essayerais pas à les détourner parce qu’ils n’agissent nullement par ambition mais par amour du pays et par haine contre les injustices qu’ils endurent.»

Sources:
La Canadienne pendant les troubles de 1837-1838, Marcelle Reeves-Morache, Revue d'histoire de l'Amérique française
www.1837.qc.ca;
www.unites.uqam.ca

Notes

1-Mémoires de Robert-S.-M. Bouchette (1804-1840), recueillis par son fils Errol Bouchette, et annotés par A.-D. Decelles,

2-Jean-Joseph Girouard (1795-1855) «Lettre adressée à son épouse Marie Louise Félix (1780-1846) de la prison de Montréal le 9 mars 1838 », http://www.unites.uqam.ca/expo/Fr/3.4.discours.html



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