Numéro 33 - 20 novembre 2013



Des élections complémentaires
dans Viau et Outremont

Des élections complémentaires auront lieu dans Viau et Outremont le 9 décembre. La circonscription d'Outremont est vacante depuis la démission du député libéral et ancien ministre des Finances du gouvernement Charest Raymond Bachand. Celle de Viau est vacante parce que le débuté libéral Emmanuel Dubourg a décidé de se présenter au fédéral, dans l'élection partielle dans Bourassa le 25 novembre. Les deux circonscriptions sont caractérisées par un haut taux d'immigration et les deux ont été remportées par les libéraux avec forte majorité dans les deux dernières élections générales.

Dans Outrement, le candidat du Parti libéral du Québec est son chef Philippe Couillard, qui ne siège toujours pas à l'Assemblée nationale. Le Parti québécois et la Coalition avenir Québec ont annoncé qu'ils ne présenteront pas de candidat dans cette circonscription pour laisser le champ libre à M. Couillard et lui permettre de faire son entrée à l'Assemblée nationale.

Québec solidaire présente Édith Laperle, conseillère syndicale au Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP). Elle avait été candidate à l'élection générale de septembre 2012 et avait récolté 18 % des voix, terminant troisième. Option nationale présente l'actrice Julie Surprenant qui est aussi conseillère en recrutement.

Dans Viau, le Parti libéral présente David Heurtel, ex-pdg de la Régie des installations olympiques et ex-conseiller du premier ministre péquiste Bernard Landry. Les autres candidats sont Tania Longpré (Parti québécois), Jamilla Leboeuf (Coalition Avenir Québec), Geneviève Fortier-Moreau (Québec solidaire) et Patrick Bourgeois (Option nationale).

La date limite pour les mises en candidature est le 23 novembre à 14 heures. Le vote par anticipation aura lieu les 1er et 2 décembre et le jour du scrutin est le 9 décembre.



Page de l'histoire

Alphonse-Télesphore Lépine (1888-1896) :
Un ouvrier à la Chambre des communes


Source : La Presse, 27 septembre 1888

Le 26 septembre 1888, Montréal-Est devient le centre d'attention de tout le Dominion. L'élection partielle qui s'y tient risque fort bien de changer à tout jamais le paysage politique. En effet, un candidat ouvrier a de bonnes chances de s'y faire élire. Bien qu'il ne s'agisse pas de la première tentative de la part des associations ouvrières de plébisciter un des leurs, la fenêtre d'opportunité offerte par le déclenchement de cette partielle laisse croire que des années de labeur et d'espoirs sont sur le point de réussir.

Circonscription à prédominance catholique et francophone, Montréal-Est est un bastion ouvrier. À l'annonce des résultats, des milliers de personnes forment une procession et convergent vers la place Jacques-Cartier. L'événement est sans précédent ; les électeurs venaient d'élire pour la première fois un candidat provenant des rangs des associations ouvrières et indépendant des formations politiques. Malgré la faible majorité de 600 voix le séparant de son adversaire, l'élection d'Alphonse-Télesphore Lépine représente beaucoup plus qu'un simple accident de parcours. Elle s'inscrit dans un contexte historique bien précis de développements des partis et de la culture politique des ouvriers au Canada.

Implanté au Québec depuis 1882, l'Ordre des Chevaliers du Travail se veut à l'avant-garde de l'action politique syndicale dont les finalités visent à externaliser la condition ouvrière et l'adoption d'une législature pro-ouvrière cherchant à corriger les nombreux problèmes du monde industriel. À la fois organisation ouvrière et fraternelle, les Chevaliers du Travail cherchent à faire l'union de tous les salariés peu importe l'origine nationale, le genre ou le degré de qualification. L'Ordre étant influencé par l'idéologie du producteur, elle base ses pratiques associatives sur l'arbitrage et la coopération.

À Toronto, Hamilton et Montréal, les ouvriers s'activent à promouvoir un programme politique largement inspiré de la déclaration de principes de ce syndicat. Porteur d'un projet de société souhaitant « harmoniser le Travail et le Capital », ces hommes firent l'expérience de différentes stratégies dans leur quête d'un monde meilleur. Au niveau pan-canadien, l'Ordre favorise la représentation auprès des élus et fonde en ce sens un comité législatif à Ottawa. Au Québec, certaines assemblées choisissent d'adopter un comportement beaucoup plus militant, privilégiant une politique indépendante des partis traditionnels et des candidatures ouvrières. C'est le Conseil central des Métiers et du Travail de Montréal (CCMTM) qui devient le lieu de ces délibérations. Mis sur pied en janvier 1886 à l'initiative de militants de l'Ordre associés à l'Assemblée locale (AL) Ville-Marie, le CCMTM ratifie un programme politique et propose de soutenir des candidatures pro-ouvrières dans les circonscriptions montréalaises.

Ce programme politique contient plusieurs mesures progressistes pour l'époque. Une grande emphase est mise sur l'éducation des enfants, la création d'écoles du soir et de bibliothèques populaires. En matière de travail, il est question de faire pression sur les autorités afin que soit instaurée la journée de 8 heures. Il est également question de rendre obligatoire la suppression du travail des enfants de moins de 14 ans dans les manufactures et du travail dans les prisons.

Le système politique canadien tel qu'il fonctionne au début de la décennie 1880 laisse peu de place à l'ouvrier. Si on reconnaît à ce dernier le droit d'association en 1872, on ne lui accorde pas encore le droit de participer pleinement au processus de démocratie représentative. Le cens électoral découlant du système politique fondé sur la propriété foncière prive de voix un grand nombre d'ouvriers québécois aux différents paliers de gouvernement ; jusqu'à 18 000 ouvriers sont ainsi exclus des listes électorales lors des élections municipales en 1885.

En réclamant leur statut d'électeurs, les ouvriers font appel à la dignité et à la respectabilité des travailleurs. Les journaux ouvriers de la métropole L'Union ouvrière et le Trait d'Union se font les porte-paroles de ces revendications. Celles-ci se font plus insistantes lors des élections provinciales de 1886 et fédérales de 1887. À ces occasions, le CCMTM appuie des candidatures ouvrières et ses membres acquièrent l'expérience nécessaire à la conduite des campagnes électorales. Des personnalités émergent et se positionnent avantageusement sur la scène politique montréalaise. C'est le cas d'Alphonse-Télesphore Lépine.

Typographe de profession, ce dernier est un militant des Chevaliers du Travail et se trouve au centre des activités du CCMTM dont il est le secrétaire. Principal rédacteur d'un journal ouvrier Le Trait d'Union, il est également l'auteur d'une brochure explicative de la déclaration de principe des Chevaliers du Travail dont il a assuré la traduction. Il fait auparavant ses classes comme président de l'Union typographique Jacques-Cartier, le syndicat des imprimeurs francophones.

Lorsque le député de Montréal-Est décède subitement en août 1888, la pression se fait forte pour que Lépine brigue les suffrages. Les associations ouvrières réunies au CCMTM endossent unanimement sa candidature. Puisqu'il se présente comme candidat indépendant, il est en mesure de s'élever au-dessus de la division libérale/conservatrice, alors très nette au sein de l'Ordre. Son programme politique est largement inspiré de la déclaration de principes de l'Ordre. Lépine, tout comme les Chevaliers du Travail, assigne un rôle précis à l'État dans la résolution des problèmes industriels. L'État doit prendre ses responsabilités et son intervention doit être ciblée en fonction de l'intérêt de chacun des membres. Toutefois, son appui à la Politique nationale du gouvernement Macdonald fait en sorte que le parti ministériel ne lui oppose aucun candidat.

Lépine se défendra par la suite d'être à la solde des conservateurs. Une étude de ses votes par appel nominal et un recensement des thèmes soulevés durant la période de questions permettent de voir que, s'il appuie les conservateurs lors de la majorité des votes, il n'hésite pas à joindre sa voix aux libéraux sur certains sujets qui lui sont chers comme l'établissement d'un bureau de statistique du Travail, de même que la promotion de l'usage de la langue française dans le système fédéral.

Le Comité central de campagne est composé de membres élus par les associations ouvrières. La présidence est assurée par Olivier-David Benoît. Ce dernier fait partie de la première vague de militants en politique. Il siège également au Comité législatif des Chevaliers du Travail. Au final, nous ne retrouvons pas moins de 15 officiers de différentes associations ouvrières qui sont présents — à divers niveaus — dans l'organisation de la campagne de 1888. Dix-huit comités locaux sont répartis à travers les quartiers Sainte-Marie, Saint-Jacques et Saint-Louis. Ces comités ont pignon sur rue chez des petits boutiquiers et marchants. Ceci nous donne une appréciation du réseau de solidarité entre ces gens d'affaires et de leurs liens avec le mouvement ouvrier dont ils sont proches.

Réélu en 1891, Lépine est nommé aux comités spéciaux des Chemins de fer, canaux et lignes télégraphiques, des Bills privés et au comité sur l'agriculture et colonisation. Il dépose le 6 février 1893, un projet de loi « pour déterminer la journée de travail des ouvriers et manoeuvre à l'emploi de l'État ou des entrepreneurs et sous-entrepreneurs de l'État ». La journée de huit heures est une réclamation des Chevaliers du travail figurant à la déclaration de principes. Dans son Explication Lépine fait d'ailleurs l'apologie de cette mesure. « Le système de huit heures de travail par jour relèvera du chômage des milliers d'hommes, en même temps, qu'il donnera un peu plus de repos à ceux qui font un dur labeur. Il contribuera à relever le niveau moral et intellectuel du peuple en donnant de l'ouvrage à ceux qui vivent dans l'indigence et en permettant à ces derniers de faire instruire leurs enfants. » Dans leur quête d'une société meilleure, cette mesure devint un élément non négociable. Les différents syndicats sont satisfaits du texte du projet de loi comme en font foi les discussions au sein des instances ouvrières. Néanmoins, elles déchantent lorsque le projet de loi ne franchit pas la seconde lecture, puisque les conservateurs le font mourir au feuilleton. Bien que Lépine récidive à deux reprises (1895, 1896), il ne parvient pas à tempérer l'impatience des militants ouvriers. L'attitude du CCMTM change et les délégués s'engagent dans un féroce débat sur l'engagement politique et l'efficacité des stratégies adoptées.

Isolé, Lépine a perdu le soutien des associations ouvrières. Et lorsque s'amorce la campagne électorale en mai 1896, le CCMTM émet une directive de neutralité. Défait, il se retire de la vie publique. Alors que certains remettent en question la viabilité de la tactique visant à appuyer des candidatures individuelles, des voix s'élèvent alors pour que prenne forme un véritable parti des travailleurs. La génération de militants qui a oeuvré au succès du typographe montréalais laissera graduellement sa place à de nouvelles figures qui donneront naissance au Parti ouvrier en 1899.

* M-A Gagnon est chercheur associé au Collectif Montferrand, Institut de recherche historiographique.




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