Numéro 34 - 21 novembre 2013



De la boîte à courriel

Les chantiers du Québec


Sur les chantiers en hiver, vers 1900 (Collections Canada)

Je vous félicite pour le titre du journal des affaires politiques au Québec, Chantier politique. Les chantiers dans l'histoire du Québec ont été source de nombreux contes, récits et légendes qui ont façonné l'imaginaire québécois et marqué d'importants jalons dans la mémoire collective. Et pour cause, c'était la première fois, avant l'industrialisation, que des travailleurs formaient de vastes collectifs oeuvrant ensemble à la réalisation d'un travail. Il y a longtemps nos aïeux sont « montés aux chantiers » pour abattre du bois mais nous avons continué de vivre et travailler sur les chantiers, comme pour la construction de la Manic-5, plus grand barrage à voûtes multiples et à contreforts du monde, inauguré en 1968 et auquel plus de 13 000 ouvriers ont travaillé.

Prenons pour exemple les camps de bûcherons. Le travail de ces hommes et femmes créèrent un secteur des plus importants de l'économie du Québec. Au XIXe siècle, le port de Québec était « le plus grand marché de bois de l'Univers ».[1] Dans la première moitié du XXe siècle, on y retrouvait en hiver de 40 000 à 50 000 hommes et de 5 000 à 6 000 femmes et enfants. Les conditions de vie étaient loin d'être faciles : « Les bûcherons travaillent du lundi au samedi de neuf à dix heures par jour. En fait, ils doivent s'affairer du lever au coucher du soleil. Les hommes déjeunent avant de partir et prennent leur dîner en quelques minutes sur les lieux de travail. Ils rentrent pour souper et se mettent au lit vers vingt et une heures. Après la journée du samedi, il n'est pas rare de voir les bûcherons veiller. C'est les soirs de fête de la semaine, qu'on célèbre au rythme des chansons, des danses, des histoires et des tours de force. C'est une véritable bénédiction de travailler avec un gars qui joue du violon. Le dimanche étant le jour du seigneur, les bûcherons s'efforcent de célébrer la messe, le plus souvent sans curé. Pour le reste, ils s'occupent de l'entretien de leur équipement. »[2]

La plupart de la littérature entourant la vie dans les chantiers souligne le difficile éloignement d'avec la famille et la dure réalité du travail à faire. Dans certaines de celle-ci, on y voit le refus des bûcherons de se soumettre aux traditions qu'impose le clergé. Par exemple, dans la Hache ensorcelée, des bûcherons devaient vendre leur âme pour obtenir le pouvoir de bûcher deux fois plus vite que les autres travailleurs. Dans la réalité, quelques bûcherons astucieux avaient découvert le moyen de rendre la hache plus coupante sans être obligés de l'aiguiser toutes les demi-heures. « Il suffisait de percer un petit trou dans le manche de la hache et y verser de l'huile. Le manche était ensuite suspendu pendant quelques jours afin que l'huile pénètre graduellement toutes les fibres de bois et atteigne même le métal. La neige ne collait pas à la hache et celle-ci demeurait aiguisée plus longtemps. Les bûcherons pouvaient donc couper plus d'arbres dans la journée » et s'assurer ainsi d'un plus grand gagne-pain.[3]

Dans la plus célèbre de ces légendes, La Chasse-galerie d'Honoré-Beaugrand, l'histoire nous est racontée par Joe le Cook, le personnage principal. En cette soirée de jour de l'an, les bûcherons s'ennuient de leurs « blondes » vivant à Lavaltrie. Baptiste, un collègue de Joe qui a déjà utilisé la chasse-galerie cinq fois auparavant, désire aller dans sa ville et invite Joe à l'accompagner. Afin de s'y rendre, ils font un pacte avec le diable leur permettant de voler à bord d'un canot. Les seules conditions sont de ne pas évoquer Dieu et de ne pas accrocher les clochers d'église. Ils vont donc fêter à Lavaltrie et, lors de leur retour, Baptiste a trop bu et sacre. Le canot se met donc à descendre et termine sa course dans un arbre. Les collègues qui n'étaient pas au courant de leur escapade ont cru qu'ils avaient tous trop bu et les ont ramenés au camp.

Les chantiers ont aussi donné naissance à des héros, le plus renommé étant Jos Montferrand, reconnu pour sa force et son courage. Le grand poète et chansonnier Gilles Vigneault lui a dédié une chanson, Jos Monferrand :

Le cul su'l'bord du Cap Diamant, les pieds dans l'eau du St-Laurent
J'ai jasé un p'tit bout d'temps avec le grand Jos Monferrand
D'abord on a parlé de vent, de la pluie puis du beau temps
Puis j'ai dit : « Jos dis-moi comment que t'es devenu aussi grand
Que t'es devenu un géant »

[...]

Si tu veux faire un vrai géant, va boire à même la rivière
Assieds-toi sur les montagnes puis lave-toi dans l'océan
Essuie-toi avec le vent, éclaire-toi avec la lune
Dors les pieds su'l'bord d'la dune puis la tête au bout du champ
Et puis la tête au bout du champ [...] »


À gauche: chantier de bûcherons à Montgomery, Gaspésie. À droite: Des draveurs à Maniwaki en 1950
(Bibliothèque et Archives nationales)

La conscience d'exploiter les ressources naturelles du pays pour construire une économie nationale fait que les travailleurs des chantiers mènent aussi des batailles pour avoir des salaires et des conditions de travail décents pour leur dur travail : « Parmi tous les métiers frappés par la dégradation des conditions de travail et la chute des salaires au début des années 1930, celui de bûcheron occupe une place à part. Dans de nombreux chantiers, on ne trouve à s'employer que pour le gîte et le couvert. Ainsi, chez le plus important employeur de la région, la compagnie Price, 70 % des travailleurs à l'emploi sur la rivière Mitis, l'hiver 1934, gagnent 0,77 $ ou moins par jour. Des débrayages spontanés surviennent dans les camps du Témiscouata. La presse régionale dénonce le fait que certains arrivent à peine à couvrir leurs frais de pension au chantier, ce qui force leur famille à recourir à la charité publique pour survivre. »[4]

Ainsi, en 1933, « quatre cents travailleurs forestiers canadiens-français du district du ruisseau Clérion débrayent et marchent vers Noranda pour revendiquer des conditions de travail plus humaines dans les chantiers forestiers. Les travailleurs forestiers veulent donc une augmentation de salaire, la présence d'un médecin, une amélioration des techniques de travail, un meilleur état des cuisines, le droit de former des comités ouvriers dans les camps et enfin, qu'aucune représaille ne soit exercée à l'endroit des grévistes lorsqu'ils retourneront au travail. »[5]


Centrale la Sarcelle sur la rivière Eastmain, près de la baie James, 2007.

La compagnie refusant les demandes des travailleurs fait appel à la police et cette dernière « lance une bombe lacrymogène et les treize policiers foncent sur les 200 grévistes. Quelques minutes plus tard, tout est terminé : 71 personnes sont arrêtées. » Malgré la brutalité de la répression de la grève et le retour forcé au travail, « le gouvernement du Québec institue deux enquêtes, l'une sur le conflit de travail, une autre sur la condition des travailleurs forestiers de la province. Enfin, il adopte une législation visant à améliorer le sort de ces ouvriers. »[6]

La vie sur les chantiers et leur importance pour l'économie et la mémoire du Québec ont été source d'inspiration pour nombre d'artisans du secteur culturel. On peut citer les quelques vingtaines de chansons s'y rapportant dans Le catalogue de la chanson folklorique française de Conrad Laforte, les musées, les films, comme Les bûcherons de la Manouane, du regretté Arthur Lamothe, décédé le 18 septembre dernier, tourné en 1962, et qui suit le rude quotidien de 165 travailleurs de camps de bûcherons en hiver. Cette oeuvre, qui a fait le tour du monde, est devenue un classique du cinéma direct.

Extraits de trois chansons sur la vie dans les chantiers

La chanson d'un bûcheron (inconnu - XIXe siècle)

Vous savez tous, mes bons amis qui vivez à votre aise,
J' m'en vas vous chanter z-un récit de nos plus grand' misères.
Il faut monter dans ces chantiers en quittant tout ce qui nous est cher
Pour s'en aller dans l'bois comme des loups pendant des longs hivers.
Vous savez tous, mes bons amis, dans ces chantiers qu' il faut travailler sans cesse ;
Faut travailler l'jour d' la Toussaint, aussi les autres fêtes.
Le jour de l'An pareillement, notre maître le réclame.
Si Dieu n' prend pas pitié de moi, je crains pour ma pauvre âme.
Il faut z-aussi qu'on lave nos hardes pour pas que les poux nous mangent.
Considérez, mes bons amis, car c'est une vie étrange,
De devoir laver son butin le saint jour du dimanche.
Oh ! J'ai fini ; c'est ma chanson, quand bien même que c'est dimanche.
À présent que ma chanson est chantée, passez-moi la bouteille.
Que je salue la compagnie en saluant la belle.

Les draveurs de la Gatineau (Raoul Roy, 1963 - extraits)

Là ousqu'y sont, tous les raftsmen ?
Là ousqu'y sont, tous les raftsmen ?
Dans les chanquiers i' sont montés.
Bing sur la ring ! Bang sur la ring !

REFRAIN :

Laissez passer les raftsmen,
Bing sur la ring ! Bing, bang !

L'Chantier (Irvin Blais, 2005 - extraits)

Les madelinots acadiens, pis les gaspésiens
des nords côtiers, pis des gars qui viennent du saguenay
Cé ben du monde étranger, qui nous d'vienne familier
encore un gros chantier c't'année, qui nous a éloignés
Là, le chantier y'é fermé, je r'tourne à maison
j'ai hâte de t'serrer dans mes bras, pis d'voir les enfants
Jv'aller dire bonjour à ma mère, qui m'a souvent manqué
jv'aller dire merci à mon père, qui m'a tout' montré

Notes

1. Petite histoire de la forêt québécoise, Le Kiosque Médias
2. La vie au chantier forestier, Francis Désilets
3. La hache ensorcelée, Histoire et culture régionales du Québec
4. L'été à la ferme ou au village, l'hiver au chantier, Jean-Charles Fortin
5. La grève des bûcherons de Rouyn, 1933, Jean-Michel Catta
6. Ibid




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