Numéro 40 - 2 décembre 2013



Nouveau régime forestier en crise

Les travailleurs forestiers en parlent


À Saint-Félicien le 21 novembre 2013

Alors que le nouveau régime forestier au Québec est en train d'aggraver la crise forestière, les travailleurs font de plus en plus entendre leur voix et tiennent des actions pour dénoncer la dégradation de leurs conditions de vie et de travail et les difficultés que cela cause à leur région et au Québec dans son ensemble. Ils demandent au gouvernement de prendre ses responsabilités en défendant leurs droits, leur droit à des conditions de travail qui correspondent au travail important qu'ils font et leur droit de s'organiser en syndicats qui défendent leurs intérêts.

Il est clair pour eux que c'est à eux de défendre non seulement leurs intérêts en tant que travailleurs forestiers mais aussi les intérêts du Québec en ce qui concerne la ressource forestière. En effet, le nouveau régime forestier a été adopté à l'unanimité par l'Assemblée nationale malgré l'opposition des travailleurs. Cela montre qu'ils n'ont personne à l'Assemblée nationale qui les écoute ou les représente, alors que c'est ceux qui connaissent le mieux ce secteur et les besoins des régions qui dépendent de la forêt.

Loin de résoudre la crise forestière, le nouveau régime forestier est lui-même en crise. Entre autres, la désyndicalisation rapide du secteur forestier et en particulier du travail en forêt est un grand problème pour les conditions de vie et de travail et la capacité des travailleurs d'avoir leur mot à dire sur la direction de l'industrie et de l'économie. Cela ne sert pas les intérêts du Québec et les travailleurs refusent de se taire et d'être dépourvus du pouvoir de résister.

Chantier politique reproduit dans ce numéro une entrevue faite par Forum ouvrier avec Ubald Desgagné, président de la section locale 3000-Q d'Unifor qui représente les travailleurs en forêt à l'emploi de Produits forestiers Résolu au Saguenay-Lac-Saint-Jean et dans quelques villes d'autres régions.



« Si les gouvernements avaient voulu améliorer
la loi, ils auraient pu le faire »

Forum ouvrier : Qui la section locale 3000-Q d'Unifor représente-t-elle ?

Ubald Desgagné : La section locale représente des travailleurs qui font la coupe du bois en forêt, des sous-contracteurs avec de la machinerie forestière. Moi-même je suis opérateur de machinerie forestière. Nous sommes un local composé, avec 14 accréditations, de tous les travailleurs de la forêt pour Produits forestiers Résolu. La grande majorité de nos membres travaillent au Saguenay-Lac-Saint-Jean, que ce soit à Girardville, Saint-Félicien, Roberval, etc., et nous avons aussi quelques membres sur la Côte-Nord et en Abitibi, notamment à Senneterre. Nous représentons aussi les travailleurs de l'usine de cogénération de Saint-Félicien. Nous sommes environ 700 membres en ce moment dans la section locale. Depuis l'introduction du nouveau régime forestier, nous avons perdu à peu près 400 membres.

FO : Comment avez-vous perdu tous ces membres ?

UD : Nous les avons perdus à cause de la crise forestière et la situation s'aggrave maintenant avec le nouveau régime forestier, avec la vente du bois aux enchères. Dans notre région, en plus de la perte de 10 % du bois alloué dans le passé à l'exploitation qui a été transformé en aires protégées, il y a maintenant 30 % du bois qui est vendu aux enchères. Cela veut dire que n'importe qui peut soumissionner pour le bois aux enchères. En ce qui concerne le camp Jean-Charles par exemple, c'est 110 000 mètres cubes de bois que Produits forestiers Résolu a remportés aux enchères. Ce bois, ils le font couper par d'autres travailleurs que leurs travailleurs syndiqués. C'est du bois aux enchères qui auparavant était alloué à Produits forestiers Résolu à travers les contrats d'approvisionnement et d'aménagement forestiers, les CAAF.

Ce bois-là ne va pas être coupé par nous. Produits forestiers Résolu a fait venir des travailleurs de la Beauce pour venir couper le bois ici. Avec la mise aux enchères du bois, tu peux couper du bois disons à Saint-Félicien et il n'y a rien qui dit que le bois va aller à la scierie de Saint-Félicien, il peut aller dans n'importe quelle autre scierie.

Lorsque nous avons connu la baisse de 40 % du bois, 10 % aux aires protégés et 30 % aux enchères, nous avons perdu 40 % de nos travailleurs. La compagnie a gardé uniquement 60 % de ses travailleurs. Les travailleurs qui étaient avec nous se sont placés ailleurs, ils sont allés travailler dans la coupe d'autre bois mis aux enchères, notamment des petites compagnies qui étaient déjà là ou se sont formées.

Évidemment ils ne travaillent plus du tout aux mêmes conditions. Ils n'ont pas d'avantages sociaux. Les entreprises peuvent payer les travailleurs au taux qu'elles veulent et n'ont pas à payer le temps supplémentaire. Il n'y a pas de régimes de retraite, pas d'assurance-salaire.

Il y a une grande différence de conditions entre un travailleur syndiqué et un travailleur non syndiqué. Prenons par exemple un travailleur chez qui se déclare un cancer, un cancer sans complications qui prend entre 6 et 9 mois pour guérir. Le travailleur qui n'a pas d'assurance-salaire va toucher 15 semaines d'assurance-emploi-maladie et après, s'il n'a pas d'assurance-salaire, il va puiser dans son argent, l'argent qu'il a accumulé pour sa retraite. Il va utiliser cet argent pour se faire soigner et non pour sa retraite. Cela arrive souvent des cas comme ça. C'est le travailleur qui paie de sa poche en bout de ligne. C'est déplorable.

FO : Le nouveau régime forestier a aggravé la crise forestière.

UD : Oui. Ce qui arrive avec les diminutions de 30 % du bois qui va maintenant aux enchères, c'est qu'il y a des travailleurs qui ont pris leur retraite et vendu leur machinerie. Plus ça va et plus c'est difficile de rester en forêt et de trouver de la relève. Pour les jeunes travailleurs qui veulent aller travailler en forêt, acheter leur machinerie qui coûte environ 1,2 million $, c'est très difficile de recouvrer leurs coûts de machinerie. Et cela recommence d'année en année, les contrats doivent être renouvelés chaque année. Alors il n'y a aucune sécurité. Les enchères reviennent à tous les ans. Qui va faire cet investissement-là dans une machinerie aussi coûteuse alors que l'incertitude est totale ? La main-d'oeuvre vieillit, la relève n'est pas là. Tu ne sais pas d'année en année si tu vas travailler pour telle ou telle compagnie. C'est complètement flou, il n'y a aucune sécurité d'emploi.

En plus, pour les petites entreprises qui gagnent le bois aux enchères, elles ont beau être capables de le payer pour le moment, mais il faut qu'elles le vendent. Il y a des situations où des grandes compagnies comme Produits forestiers Résolu vont aller voir l'entrepreneur qui a obtenu le bois et lui dire « je te donne tant pour ton bois ». C'est un marché libre, l'entrepreneur va le vendre là où il le peut. Où est-ce qu'il va prendre l'argent pour pouvoir vivre avec le prix qu'il va obtenir pour son bois, il va le prendre au travailleur, en baissant ses conditions, c'est clair. Le gars qui remporte le bois aux enchères ne sait pas s'il va être capable de le vendre, le marché n'est pas fiable du tout, tu ne sais pas d'année en année si tu vas être capable de le vendre ni à combien. Le gars peut être pris avec son bois, incapable de le vendre.

FO : Comment le syndicat essaie-t-il de changer la situation ?

UD : En commission parlementaire, nous avons demandé que les enchères soient réservées à ceux qui ont des scieries, que les enchères ne soient pas ouvertes à n'importe qui. On a tout fait pour essayer de faire changer la loi 7 qui a mis en vigueur le nouveau régime, laquelle a été précédée de la loi 57 du gouvernement libéral. Nous avons expliqué notre position. Le gouvernement du Parti Québécois a trouvé que notre position était pleine de bon sens, il a dit qu'il allait regarder cela de près, comment améliorer la loi, mais il a refusé de le faire et la loi a été adoptée telle quelle. Avant eux, c'étaient les libéraux qui étaient au pouvoir, et eux aussi trouvaient que ce que nous disons a bien du bon sens, mais personne n'a amélioré la loi, ni le PQ, ni les libéraux. Ils auraient pu améliorer la loi s'ils l'avaient voulu. En fait, le nouveau régime forestier a été adopté à l'unanimité.

Nous essayons de syndiquer ces travailleurs-là mais c'est très difficile parce que les travailleurs sont tellement dispersés et c'est encore plus difficile quand les gouvernements ne sont pas de notre côté. Il faudrait qu'on soit capable de faire en sorte que n'importe où au Saguenay-Lac-Saint-Jean le taux horaire des opérateurs de machinerie forestière soit le même et il faudrait que tout le monde soit syndiqué.

C'est pour ça qu'on a fait une manifestation jeudi à Saint-Félicien (le 21 novembre). Le but de la manifestation était de dénoncer le fait que 30 % des emplois de qualité protégés sont disparus en raison de la mise aux enchères.




Site web:  www.pmlq.qc.ca   Courriel: bureau@pmlq.qc.ca



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