Numéro 44 - 6 décembre 2013



Page de l'histoire

Une des premières grèves au Canada :
les ouvriers du canal Beauharnois


Des ouvriers irlandais contruisant le canal Beauharnois.

Au milieu du XIXe siècle, l'industrialisation bat son plein en Amérique du Nord et l'augmentation du tonnage commercial sur le Saint-Laurent impose la nécessité de revoir le réseau de canalisation. Sous l'administration de Charles Bagot, les travaux débutent sur la construction d'un canal sur la rive sud du Lac Saint-Louis, dans la seigneurie de Beauharnois, pour contourner les rapides.

Plus de 2200 ouvriers sont engagés en 1842 pour faire les travaux, la vaste majorité étant d'origine irlandaise, s'ajoutant à eux des Écossais et des Canadiens (comme on appelait les Québécois à l'époque). Un village, Melocheville, se crée avec l'arrivée de cette force de travail. Le Bureau des Travaux publics prend en charge les ouvriers et édicte les conditions de travail suivantes :

«- une journée de travail s'étend de 6 h du matin à 18 h le soir ;
- on alloue une heure pour chaque heure de repas ;
- on reçoit trois (3) chelins par jour (0,60 $) ;
- les employée sont rémunérés à tous les quinze (15) jours ;
- les ouvriers demeurent le long de la ligne du canal dans des habitations que l'on appelle des « shanties », cabanes construites de bois ;
- les familles s'approvisionnent chez les cultivateurs des environs en produits de la ferme.»[1]

En 1843, les travaux de construction du Canal Beauharnois sont confiés à des intérêts privés. Les conditions de vie baissent drastiquement. L'horaire de travail est alors de 5 h à 19 h, pour certains travailleurs de 4 h à 20 h, et le salaire quotidien passe de 0,60 $ à 0,50 $. Profitant de l'incapacité de lire de la plupart des travailleurs, les entrepreneurs leur font signer des contrats individuels où il est écrit que le salaire sera désormais payé à chaque fin de mois.

Des magasins sont ouverts par les employeurs sur les chantiers et les ouvriers sont contraints de s'y approvisionner et de se procurer à crédit et à prix plus chers les aliments. Les sommes dues sont retranchées des salaires. Alors que les propriétaires s'enrichissent aussi par la vente de denrées, les travailleurs eux, n'ont de surcroît plus les moyens de se procurer les aliments essentiels que l'on ne retrouve que très rarement dans les magasins des employeurs.


Cartes du canal Beauharnois de 1843

Le 1er mai 1843, près de 100 travailleurs demandent le retour aux conditions de travail existant sous la responsabilité du Bureau des Travaux publics. Après un délai de 30 jours, les ouvriers mettent leur menace de grève à exécution. George Crawford, un des entrepreneurs, décide de fermer ses magasins et tous les autres entrepreneurs dans la même situation font la même chose. Les ouvriers sont alors sans revenu, sans travail et sans vivre. Crawford se rend chez le colonel James England et le lieutenant-colonel Ermatinger le 5 juin 1843 et demande le secours de l'armée. Cinquante soldats du 74e Régiment sont en route pour St-Timothée, que les travailleurs en grève occupent. Les travailleurs s'organisent : ils forment des groupes qui parcourent les 13 sections du canal afin de mobiliser tous les ouvriers. Le 12 juin, ils sont plus d'un milliers à se diriger vers l'Hôtel Grant de St-Timothée. Un groupe de grévistes arrive à encercler et maîtriser les 30 soldats du Highland Light Infantry. Les autorités renforcent la présence de soldats autour de l'hôtel.

Du balcon de l'Hôtel Grant, Jean Baptiste Laviolette, magistrat soudoyé pour maintenir l'ordre chez les ouvriers du canal, lit le Riot Act à l'arrivée des manifestants et exige que la foule se disperse. Les ouvriers demeurent sur place et Laviolette demande qu'on fasse feu. Les soldats du 74e Régiment et les dragons d'unité légère de l'armée britannique tirent et foncent sur la foule. Des ouvriers de jettent dans les rapides pour échapper aux attaques. On y fait 27 arrestations le jour même et d'autres les jours suivants. On dénombre officiellement six morts, et une cinquantaine de blessés, mais d'autres sources et des témoins de l'époque comptent jusqu'à 20 morts.

Le 30 juin, les témoins défilent devant la commission d'enquête mise sur pied pour faire la lumière sur les événements suite à l'indignation populaire. Le 10 août 1843, les trois commissaires remettent leur rapport et rendent un verdict d'homicide justifiable envers Laviolette, justifiant ainsi l'assassinat et la répression des ouvriers en lutte pour des conditions de travail décentes.

Le canal Beauharnois sera en utilisation jusqu'en 1907. En juin 1994, le Comité du 12 juin 1843, formé pour commémorer « Le Soulèvement des Irlandais », inaugure un mémorial vers la sortie est de St-Timothée, près de l'Hôtel Grant et où se sont produites les attaques militaires. On peut lire sur la plaque de bronze :


« À LA MEMOIRE DES TRAVAILLEURS IRLANDAIS DÉCÉDÉS PENDANT LA GRÈVE SURVENUE LORS DU CREUSAGE DU PREMIER CANAL BEAUHARNOIS

(1842-1845)

COMITÉ DU 12 JUIN 1843 MUNICIPALITÉ DE SAINT-TIMOTHÉE MINISTÈRE DE LA CULTURE ET DES COMMUNICATIONS DU QUÉBEC

SAINT-TIMOTHÉE, LE 12 JUIN 1994 »


L'enseignant et auteur Roland Viau a écrit deux ouvrages sur cette répression sanglante du mouvement ouvrier au Québec :

La sueur des autres - Les fils d'Érin et le canal Beauharnois, Valleyfield, Triskèle Éditeur, 2010

et

Du pain ou du sang - Les travailleurs irlandais et le canal Beauharnois, Les Presses de l'Université de Montréal, 2013.

Note
1. «Première grève au Canada: 'Le soulèvement des Irlandais'», site: auxorigines.com/103/page.asp?idpage=1

(Sources : ericsquire.com, Le Soleil de Salaberry de Valleyfield, auxorigines.com, Wikipédia, Constabulary : The Rise of Police Institutions in Britain, the Commonwealth and the United States, histoireduquebec.ca, Société d'histoire de Pointe-St-Charles, Waymarking)




Site web:  www.pmlq.qc.ca   Courriel: bureau@pmlq.qc.ca



Site web: www.pmlq.qc.ca Courriel: bureau@pmlq.qc.ca